Alina n’avait pas fermé l’œil. Recroquevillée sur le canapé, les bras serrés autour de ses épaules, elle fixait un point invisible, comme si le moindre mouvement pouvait faire éclater ce qui lui restait de courage. Les images de la veille revenaient sans cesse, en boucles, impitoyables.
La veille encore, elle était **Alina Orlova**. La femme de Maxim. Une existence dorée, une maison trop grande pour leurs silences, des sourires polis, des regards admiratifs, et cette illusion confortable qu’un avenir se construit tout seul quand on a de l’argent.
Et puis, en une journée, tout avait été arraché.
Ce matin-là, un coup discret à la porte la fit sursauter. Un bruit presque doux, mais qui lui glaça la nuque. Elle se leva, lourde, et ouvrit.
Sur le palier se tenait **Pavel**, l’avocat de la famille. Mêmes traits lisses, même calme professionnel, comme si la douleur d’Alina n’était qu’un dossier de plus à traiter.
— Bonjour, Alina.
Elle le laissa entrer sans répondre. Il sortit une enveloppe de sa serviette, la posa sur la table et en tira plusieurs pages qu’il aligna soigneusement.
— Voici les documents du divorce. D’après les clauses… vous ne recevez ni biens, ni argent, ni logement.
Le monde bascula. Elle eut l’impression qu’on venait de lui retirer l’air.
— Rien… du tout ? souffla-t-elle, la voix étranglée.
Pavel acquiesça, sans la moindre émotion.
— Vous avez signé un contrat de mariage. Il vous exclut de toute réclamation. Vous ne l’avez pas lu ?
Alina ferma les yeux. Les larmes poussaient derrière ses paupières, prêtes à s’échapper, mais elle s’y accrocha comme on s’accroche à un dernier orgueil.
— J’ai vécu avec lui quatre ans… On avait une vie… une famille…
L’avocat haussa légèrement les épaules.
— Dans certains milieux, les sentiments ne pèsent pas lourd.
Elle hocha la tête, lentement, comme si chaque mot venait confirmer ce qu’elle refusait d’admettre : elle n’avait jamais été un partenaire. Juste une place occupée.
— Il me faut du temps, murmura-t-elle.
Pavel jeta un regard à sa montre.
— Vous n’en avez pas. Demain, Maxim rentre de voyage. D’ici là, vous devez avoir quitté les lieux.
Sa gorge se serra.
— Et si je reste ?
— Vos cartes seront bloquées. L’accès aux comptes coupé. Les serrures changées. Vous serez mise dehors, avec ou sans élégance. C’est inévitable.
Un frisson lui parcourut l’échine. Pavel se leva, ajusta sa cravate, puis lâcha la phrase finale, comme on ferme une porte :
— Maxim souhaite que vous fassiez preuve de sagesse. Et qu’il n’y ait pas de scène.
Sans attendre, il partit. L’appartement sembla encore plus vide après sa sortie. Alina resta assise, immobile, à écouter le silence. Un silence épais, humiliant.
Maxim l’avait effacée de sa vie comme on jette un objet abîmé. Sans explication. Sans remords.
La question, désormais, n’était plus “pourquoi”. C’était “où”.
Le soir, Moscou l’accueillit avec son vent coupant et ses phares pressés. Alina avançait dans la rue en resserrant son manteau, sa valise à la main. Les passants passaient près d’elle sans la voir. Pour eux, la ville vivait comme d’habitude. Pour elle, tout s’était arrêté.
Elle appela **Lena**, la seule amie qu’elle croyait encore proche.
— Lena… je peux dormir chez toi cette nuit ? Sa voix tremblait malgré elle.
Un silence, puis une hésitation.
— Alina… tu sais… j’ai quelqu’un en ce moment. Ce n’est pas très… pratique.
Alina comprit la vraie phrase cachée derrière les mots : *je ne veux pas de tes problèmes dans ma vie*. Elle raccrocha sans discuter. Et cette fois, ce ne fut pas Maxim qui la chassa : c’était le monde entier qui la repoussait, doucement, proprement.
Elle s’assit sur un banc, dans un parc sombre. Son téléphone vibra. Un message de Maxim :
**« Ne traîne pas. Tu as choisi cette route. »**
La colère monta, brûlante… puis se transforma en quelque chose de plus froid, plus solide. Elle effaça le message, comme on arrache une page d’un livre qu’on refuse de relire.
Sa valise était presque vide. Quelques vêtements sans valeur, des souvenirs sans utilité. Ni bijoux, ni luxe. Rien de ce qui, hier encore, semblait “à elle”.
Recommencer. À zéro.
Rien que cette idée pesait comme une montagne. Pourtant, elle se força à marcher vers le métro. Un pas après l’autre. Sans retour possible.
Au milieu de la nuit, elle trouva le courage d’appeler **Svetlana**, une amie d’enfance qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps. À peine Alina prononça-t-elle son prénom que la réponse tomba, immédiate :
— Viens. Je t’attends.
Dans la foule du métro, les gens riaient, parlaient, consultaient leurs écrans. Alina avait l’impression d’être transparente, comme une ombre qui traverse la vie des autres.
Quand elle arriva enfin, Svetlana l’enserra dans ses bras avec une chaleur qui faillit la faire craquer.
— Mon Dieu… Alina… tu as fondu. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Alina força un petit sourire.
— Ça va… je vais gérer.
— “Ça va” ? Tu débarques avec une valise, comme si tu fuyais une guerre.
Svetlana l’installa dans son petit studio, lui posa une soupe chaude devant elle, et ne la lâcha pas des yeux.
— Il t’a laissé au moins un peu d’argent ?
Alina secoua la tête.
— Pas un centime.
Svetlana serra la mâchoire.
— Quel monstre… Et maintenant, tu fais quoi ?
— Je vais travailler.
— Travailler où ? Tu n’as jamais travaillé…
Alina baissa les yeux.
— J’étais “la femme de”.
Svetlana soupira, plus triste que surprise.
— Alors tu vas apprendre à être toi.
Le lendemain, Alina sillonna la ville. Entretien après entretien. Refus après refus.
— Pas d’expérience.
— Trop tard pour débuter.
— Ce poste est trop difficile pour vous.
À chaque porte fermée, elle sentait l’humiliation tenter de reprendre le dessus. Mais elle s’acharna. Par orgueil, par rage, par survie.
Finalement, dans un petit café, un responsable la détailla longuement, puis dit simplement :
— D’accord. On essaie.
Et sa nouvelle vie commença.
Douze heures debout. Des plateaux lourds, des sols à laver, des toilettes à nettoyer, des clients pressés et parfois cruels. Des mains qui brûlent, un dos qui tire, des nuits trop courtes. Elle, qui avait vécu parmi le luxe, apprenait désormais la réalité brute : celle qui ne demande pas si on a le cœur fragile.
Mais à mesure que les jours passaient, quelque chose naissait en elle. Une force qu’elle ne soupçonnait pas. Une indépendance. Un souffle.
*Plus jamais dépendre de qui que ce soit.*
Un soir, alors que sa journée touchait à sa fin, la porte du café s’ouvrit. Alina leva les yeux… et se figea.
**Maxim.**
Leurs regards se croisèrent, et pendant une seconde, tout se suspendit.
— Alina ? Sa voix était incertaine, presque étrangère.
Elle inspira lentement.
— Bonsoir.
Il s’assit, comme s’il ne savait plus où se mettre dans ce décor trop simple pour lui.
— Tu… travailles ici ?
Elle hocha la tête, sans trembler.
Il la scruta.
— Tu as changé.
Un sourire passa sur ses lèvres. Pas un sourire de joie. Un sourire de lucidité.
— Oui, j’ai changé.
Maxim baissa les yeux, chercha ses mots.
— J’ai… fait une erreur.
Alina resta silencieuse.
— Je me suis remarié, lâcha-t-il enfin.
Elle sentit son cœur faire un saut, mais son visage demeura calme.
— Elle m’a donné un fils.
Un silence tomba. Et pourtant, dans ses yeux, il n’y avait pas de bonheur. Seulement une fatigue grise.
— Je ne l’aime pas, avoua-t-il à voix basse.
Alina posa son regard sur lui, clair, stable.
— Ce n’est plus mon histoire.
Il releva la tête, surpris.
— Tu me détestes ?
Elle réfléchit, sincèrement.
— Non.
Son souffle sembla se bloquer, comme s’il espérait une porte entrouverte.
— Alors… pourquoi tu es si froide ?
Alina répondit doucement, et ses mots furent plus tranchants qu’un cri :
— Parce que je m’en fiche.
Maxim blanchit. Comme si cette indifférence le frappait bien plus que n’importe quelle colère.
— Alina…
Elle se leva, attrapa son tablier, et lui adressa un dernier regard — non pas cruel, mais libre.
— Adieu, Maxim.
Puis elle tourna les talons et s’éloigna, le laissant seul face à ce qu’il ne possédait pas : le pouvoir de la retenir.
Cette fois, leurs chemins se séparaient pour de bon. Et pour la première fois depuis longtemps… Alina respirait vraiment.



